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L'Alliance pour le Contrôle du Tabac en Afrique (ACTA) vous fait découvrir les articles de presse récents et pertinents relatif à la lutte antitabac en Afrique.

Les femmes et l’industrie du tabac

Mars 09, 2021

L’usage mondial du tabac chez les femmes est de plus en plus complexe, impliquant divers facteurs, notamment la mondialisation, le marketing agressif de l’industrie du tabac et l’évolution du statut des femmes. Dans les pays à revenu élevé, le tabagisme chez les femmes est en baisse, mais il est de plus en plus concentré chez les femmes des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire. Les femmes fumeuses s’exposent aux mêmes risques pour la santé que les hommes fumeurs mais elles encourent des risques supplémentaires spécifiques souvent méconnus et négligés, notamment au niveau de la santé génésique. L’usage du tabac chez les femmes et les filles est une préoccupation majeure dans la lutte antitabac, car l’augmentation des taux de consommation menace les progrès réalisés en matière d’égalité des sexes.

Risques sexospécifiques des produits du tabac

  1. Sur le milliard de fumeurs dans le monde, 200 millions sont des femmes[1].

  2. Deux millions de femmes meurent chaque année du tabagisme. Sur les 8,71 millions de décès annuels dus au tabagisme, 2,15 millions sont des femmes (2019)[2], dont 71% vivent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire[3].

  3. Dans le monde, 600 000 femmes sont victimes du tabagisme passif chaque année. 64% des décès annuels liés au tabagisme passif sont des femmes[4].

  4. Le tabagisme entraîne des risques supplémentaires pour la santé reproductive des femmes. Outre le risque aggravé de maladies non transmissibles (accidents vasculaires cérébraux, maladies cardiaques et pulmonaires, cancers), les femmes peuvent souffrir de problèmes spécifiques liés à la santé reproductive si elles fument avant ou pendant la grossesse :

  • risque augmenté d’infertilité et retards de conception ;

  • risque accru de cancer du col de l’utérus ;

  • risques plus importants d’accouchement prématuré, mortinaissance et décès du nouveau-né.

  1. Le tabagisme augmente la probabilité de tomber dans la pauvreté, ce qui alimente la violence domestique, en particulier contre les femmes[5]. Les dépenses liées au tabac évincent d’autres dépenses des ménages, souvent consacrés aux besoins primaires comme la nourriture, l’éducation, le logement, les loisirs, etc. Lorsque les ressources du ménage sont limitées, des conflits et un déséquilibre entre les sexes dans la prise de décision peuvent survenir plus facilement.

  2. Les femmes travaillant dans le secteur du tabac sont affectées de manière disproportionnée par les impacts environnementaux, sanitaires et sociaux[6].

  • Les femmes représentent près de 50% de la main-d’œuvre agricole dans les pays à faible revenu[7].

  • Les femmes sont fortement impliquées dans la main-d’œuvre du tabac, en particulier dans la fabrication artisanale de produits du tabac dans certains pays. En Indonésie, les femmes représentent 94% des travailleurs dans les usines de fabrication de kreteks[8]. En Inde, la fabrication de bidis[9] emploie deux fois plus de femmes que d’hommes.

Le rôle de l’industrie du tabac

Les femmes, cibles de choix des campagnes marketing de l’industrie du tabac

Depuis les années 1960, l’industrie du tabac oriente ses campagnes marketing à destination des femmes à travers des publicités qui s’appuient sur les stéréotypes de genre et associent faussement l’usage du tabac aux concepts de beauté, minceur, sophistication, prestige, émancipation, liberté, glamour et séduction [10][11]. Ces campagnes ont utilisé le mouvement de libération des femmes en Amérique et par la suite dans le monde pour véhiculer une image favorable de leurs produits.

Aujourd’hui, les compagnies de tabac utilisent les mêmes stratégies pour commercialiser leurs produits, notamment les nouveaux produits du tabac et de la nicotine, sur toutes les plateformes disponibles, y compris les médias sociaux par le biais de femmes influentes.

  • Japan Tobacco International (JTI) parraine de nombreux tournois et activités sportives. Au Japon, JTI possède l’équipe féminine de volley-ball JT Marvelous qui joue au niveau national et participe à la Coupe du monde de volley-ball au Japon[12].

  • En 2018, Philip Morris International (PMI) a financé l’Independent Women’s Forum, un think thank féminin basé aux États-Unis, qui a fait la promotion du nouveau produit de tabac chauffé de PMI[13].

Ces actions ont des conséquences dévastatrices sur les femmes. Si la mortalité des hommes causée par le tabac est en recul depuis ces dernières années, celle des femmes, en revanche, connaît une croissance continue. En France, le cancer du poumon grimpe en flèche chez les femmes et sera bientôt le cancer féminin le plus meurtrier, devant celui du sein. Ainsi entre 2000 et 2014, La mortalité par cancer du poumon a augmenté de 71% chez les femmes de 55 à 64 ans alors qu’elle a diminué de 15% chez les hommes pour la même tranche d’âge. L’incidence des infarctus du myocarde avant 65 ans a augmenté de 50% chez les femmes (16% chez les hommes).[14]

L’industrie du tabac parraine des initiatives destinées aux femmes

Chaque année, les compagnies de tabac « célèbrent » la Journée internationale de la femme avec une promesse d’égalité et d’équité entre les sexes[15]. L’industrie du tabac met en avant ses actions et activités liées aux femmes afin de détourner l’attention de l’impact mondial dévastateur du tabagisme sur leur santé. Les sociétés de tabac cherchent à se positionner comme des défenseurs de l’égalité des sexes, en soutien à l’épanouissement des femmes et ils s’affichent comme des employeurs respectueux, ceci afin essentiellement de mieux commercialises leurs produits auprès des ces dernières tout en redorant une image dégradée [16].

  • PMI et British American Tobacco (BAT) investissent massivement dans des campagnes de relations publiques mettant en avant leurs actions en matière d’égalité salariale des dirigeants ainsi que leurs programmes d’autonomisation / de leadership des femmes.

  • Un rapport de 2018[17] a révélé que les campagnes de relations publiques de PMI sur «l’autonomisation des femmes » ont été déployées dans une trentaine de pays, dont une majorité sont des pays à revenu faible ou intermédiaire, où une augmentation significative du tabagisme chez les femmes a été observée.

  • Ceylon Tobacco Company (filiale de BAT) a déclaré que l’un des objectifs de son programme de développement agricole durable au Sri Lanka[18] est « d’autonomiser les femmes et de reconnaître leur rôle important dans chaque ménage ». En 2019, Philip Morris International (PMI) a versé à la Fondation Jaime V. Ongpin, une ONG philippine, plus de $2 millions dans le cadre d’un programme visant à « réduire la pauvreté dans tout le pays » en « autonomisant les femmes » et en « répondant efficacement aux situations d’urgence ».

Pendant ce temps, ces mêmes entreprises dissimulent les informations concernant l’augmentation de la prévalence du tabagisme et des décès chez les femmes, en particulier dans les pays à revenu faible et intermédiaire.

Les femmes souffrent des mauvaises conditions de travail dans les plantations de tabac

  • Les compagnies de tabac dépendent des matières premières qu’ils veulent au plus bas prix possible. Ceci contribue et perpétue les mauvaises conditions de travail dans les plantations de tabac où près de la moitié des ouvriers sont des femmes.

  • Une étude menée en Chine, en Tanzanie et au Kenya[19] a conclu que peu de femmes travaillant dans les champs de tabac étaient indépendantes financièrement, les hommes détenant les titres fonciers et recevant des revenus supérieurs pour un même temps de travail.

  • À travers des campagnes de relations publiques, les compagnies de tabac vantent leurs actions pour parvenir à l’égalité hommes-femmes dans le monde du travail citant même les objectifs de développement durable (ODD), mais sans jamais mentionner leur responsabilité pour les méfaits que leurs produits causent aux femmes[20].

  • Les femmes qui travaillent dans les plantations de tabac dans les pays à revenu faible et intermédiaire effectuent le même travail que les hommes, tout en s’occupant de leurs enfants et de l’entretien de leur logement. Les effets néfastes de la culture du tabac sur la santé sont plus graves pour les femmes qui peuvent subir des fausses couches en raison de leur travail dans les plantations de tabac pendant la grossesse[21].

Les compagnies de tabac continuent d’investir massivement dans des campagnes marketing qui ciblent les femmes

Les actions en justice lancées dans les années 80 et 90 par des victimes s’éternisent depuis des décennies et restent en suspens, les compagnies de tabac cherchant à éviter de payer. Bien que les compagnies de tabac aient indemnisé un petit nombre de femmes (principalement du personnel de bord des avions pour leur exposition au tabagisme passif aux Etats-Unis[22]), de nombreuses femmes dans le monde qui se trouvent dans une situation similaire n’ont pas les moyens de demander réparation. En outre, l’industrie du tabac continue d’investir massivement dans des campagnes marketing visant des jeunes femmes pour promouvoir ses produits.

  • En 2021, BAT a investi 1 milliard de livres sterling dans la promotion de ses nouveaux produits sur TikTok, où 60% des utilisateurs sont des femmes[23].

  • La Fondation pour un monde sans fumée, financée par PMI, soutient des initiatives de femmes (par exemple en Inde, au Malawi, aux États-Unis et en Nouvelle-Zélande). Des documents internes indiquent que la Fondation contribue en réalité à la progression des objectifs de PMI et d’Altria. Elle augmente leur visibilité et des ventes du groupe, notamment par le biais d’activités dites « socialement responsables ».

En 2020, la Fondation pour un monde sans fumée a accordé de petites subventions pour la recherche, y compris pour les femmes rouleuses de bidis en Inde[24].

Objectif 5 de développement durable (ODD) : Égalité des sexes et industrie du tabac

Comment les activités de « responsabilité sociale des entreprises » de l’industrie du tabac entravent l’ODD 5 (Parvenir à l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles)

Dans le cadre de leurs activités dites de responsabilité sociale des entreprises (RSE), les compagnies de tabac parrainent des initiatives à destination des femmes. Ces activités s’inscrivent dans le cadre d’une politique d’image et dans l’optique de faire pression sur les décideurs afin d’empêcher des politiques de réduction de la consommation de tabac qui protègent notamment les femmes.

Ces dernières années, l’industrie du tabac affirme que son soutien aux programmes destinés aux femmes vise à promouvoir les ODD.

L’industrie du tabac met à mal la réalisation de l’objectif 5 des Nations Unies d’autonomisation des femmes et de promotion de l’égalité des sexes de la manière suivante :

  • En commercialisant des produits qui tuent plus de 2 millions de femmes chaque année, et en mettant sur le marché, avec une promotion intense, de nouveaux produits dont l’impact à long terme sur la santé femmes est à ce jour peu connu.

  • En refusant d’indemniser les femmes pour les risques sanitaires sexospécifiques liés au tabac, tels l’exposition au tabagisme passif et la consommation du tabac pendant la grossesse.

  • En détournant l’attention du sort des femmes travaillant dans la culture du tabac, des consommatrices ou de celles exposées à la fumée du tabac afin de mettre en avant les politiques de genre des entreprises de tabac.

  • En participant à des programmes d’autonomisation des femmes et en parrainant des initiatives à destination des femmes pour réhabiliter son image et / ou réintégrer les processus de décisions politiques.

  • En créant des partenariats avec des groupes ou personnalités féminines influentes pour gagner en légitimité et en crédibilité notamment via des campagnes de RSE.

  • En finançant des think tank féminins qui exercent des activités de lobby ou se prononcent en faveur des produits du tabac. Par exemple, le Independent Women’s Forum (IWF), un groupe de réflexion basé aux États-Unis a pour objet les questions de politique sociale pour les femmes. Cette organisation a soutenu la marque de PMI (IQOS) et a critiqué le débat médiatique autour du vapotage aux Etats-Unis, affirmant que «les femmes sont les plus grandes perdantes de la propagande anti-e-cigarette de Bloomberg». IWF a accepté le financement de l’industrie Philip Morris dès 1998 et a récemment reçu des dons d’Altria.

 Pour respecter l’objectif 5 des ODD, les mesures suivantes devraient être prises  :

  • Arrêter de commercialiser ses produits auprès des femmes et ne plus se présenter comme une entreprise bénéfique à la société.

  • Cesser de s’opposer aux mesures de santé publique efficaces pour réduire l’épidémie tabagique (interdiction de la publicité, de la promotion et du parrainage, politiques fiscales…)

  • Indemniser les victimes pour les préjudices causés par la consommation de tabac.

  • Stopper les activités dites de RSE, car elles sont déployées en vue d’instaurer un dialogue avec les décideurs et elles mettent à mal les actions des autorités publiques pour protéger la population des intérêts commerciaux de l’industrie du tabac. En ce sens elles sont contraires aux dispositions de l’article 5.3 du traité international de l’l’OMS la Convention-cadre pour la lutte antitabac.

  • L’article 13 de la Convention-Cadre impose une interdiction complète de toute publicité, promotion et parrainage du tabac, qui comprend les activités dites de RSE ou la communication autour de ces activités. Les pouvoirs publics ne devraient pas autoriser d’exceptions.

  • Interdire la promotion d’activités de l’industrie relatives au genre : ceci a pour effet de véhiculer des idées fausses sur le véritable rôle de l’industrie du tabac en ce qui concerne la santé des femmes.

Source: Génération Sans Tabac