Les cendriers de poche : fausse solution environnementale, vrai outil marketing

Les cendriers de poche : fausse solution environnementale, vrai outil marketing

En France, l’éco-organisme Alcome a été agréé en août 2021 par le ministère de la Transition écologique dans l’objectif de mettre en place une filière de récupération des 23,3 milliards de mégots jetés annuellement sur la voie publique. Cet éco-organisme, instauré dans le cadre de la loi Anti-gaspillage pour une économie circulaire (loi AGEC), est une émanation des principaux acteurs du secteur tabac en France, et s’inscrit de fait en contradiction avec les principes directeurs de la Convention cadre de l’Organisation mondiale de la santé pour la lutte antitabac (CCLAT). Au-delà de ce constat, le cahier des charges d’Alcome prévoit la distribution de cendriers de poche, en tant qu’outils destinés à lutter contre les « mégots […] mal jetés dans l’espace public »[1]. Or, les études menées sur le sujet montrent que ce type d’opérations sont contreproductives, à la fois dans une optique de réduction des déchets, mais de réduction du tabagisme. En réalité, la distribution de cendriers de poche s’apparente davantage à une tentative pour les fabricants de valorisation et de normalisation du tabagisme et de son industrie.

1. Les mégots, un désastre environnemental et sanitaire

Les mégots, un problème environnemental majeur

Chaque année, environ 6000 milliards de cigarettes sont jetées dans la nature après consommation, soit plus de 820 tonnes de mégots. Le mégot, de loin le déchet le plus ramassé dans les campagnes de nettoyage des espaces naturels comme urbains, est particulièrement nuisible pour l’environnement[2]. En effet, les mégots sont essentiellement composés d’un filtre constitué d’acétate de cellulose, une matière photodégradable mais non biodégradable. Ces mégots, après consommation tabagique, contiennent des centaines d’éléments chimiques, dont des métaux lourds, qui contribuent massivement à polluer durablement la faune, la flore, les cours d’eau, les mers et les océans[3]. Pour cette même raison, les filtres vendus comme « biodégradables » ne le sont qu’avant consommation. Compte tenu de leur haut degré de toxicité, il n’existe à ce jour aucune solution pérenne de recyclage pour ces déchets : même lorsqu’ils sont jetés dans des poubelles, les mégots sont incinérés. La collecte, le ramassage et le traitement des 20 à 25 000 tonnes de mégots[4] jetés annuellement en France constituent par ailleurs un poids considérable pour la collectivité publique.

Les filtres : une absence de justification sanitaire

Le filtre, constituant la majeure partie du mégot d’une cigarette, est une innovation de l’industrie du tabac. L’invention du filtre correspond à trois impératifs pour les fabricants, éloignés de toute préoccupation pour la santé de leurs consommateurs. D’une part, les filtres de cigarettes ont initialement été mis au point en tant qu’outil de marketing, destiné à éviter un contact direct entre le tabac et la bouche du fumeur, considéré comme désagréable pour ce dernier. D’autre part, ces filtres ont été mis en place pour des raisons d’économie, compte tenu du fait que l’acétate de cellulose s’avère plus léger et moins cher que le tabac. Surtout, la généralisation du filtre dans les produits du tabac à partir des années cinquante avait initialement pour objectif de répondre aux premières préoccupations des fumeurs concernant les dangers que représentait leur consommation pour leur santé. Cette innovation, présentée par les fabricants comme un outil de réduction des risques, sert davantage à réduire la perception du danger pour les consommateurs[5], et ainsi les dissuader de diminuer ou stopper leur tabagisme. De ce fait, la vocation première du filtre est de maintenir la norme tabagique, entraînant ainsi de lourdes conséquences en matière de santé publique.

Par ailleurs, la littérature scientifique montre que les filtres sont associés à une augmentation des risques[6] : ceux-ci permettent aux fumeurs de prendre des bouffées plus profondes et plus prolongées, tandis que les fibres toxiques présentes à l’extrémité coupée du filtre sont inhalées et ingérées par les fumeurs. Par conséquent, la généralisation des filtres sur les cigarettes a contribué à la hausse des adénocarcinomes pulmonaires, une tumeur pulmonaire maligne, responsable de près de 30% des cancers du poumon[7]. Pour cette raison, l’Organisation mondiale de la santé, à l’occasion de la Journée mondiale sans tabac, consacrée à la thématique environnementale, recommande la suppression des filtres dans les produits du tabac[8].

2. Un risque réglementaire et une opportunité marketing pour l’industrie du tabac

Les documents internes de l’industrie du tabac montrent que cette dernière s’est intéressée à la question de la gestion des mégots dès les années 70, pour trois raisons principales.

Maintenir l’acceptabilité sociale du tabagisme

D’abord, une note de 1970 du Tobacco Institue alerte sur le fait que les déchets des produits du tabac dans l’espace public, en tant que nuisance manifeste, au même titre que le tabagisme passif, pouvaient contribuer à véhiculer une image négative des fumeurs, et participer à entacher l’acceptabilité sociale du tabagisme[9]. Quelques années plus tard, l’industrie du tabac voit dans la question des mégots une porte d’entrée aux groupes de lutte contre le tabagisme pour s’attaquer aux produits du tabac. Enfin, un travail de recherche mené par Philip Morris corrobore ces affirmations, en mentionnant que les déchets associés au tabagisme pourraient faire basculer les non-fumeurs de « neutres » à « négatifs », pouvant de ce fait grossir les rangs de la lutte contre le tabagisme. De ce fait, l’industrie du tabac a cherché à s’emparer de la question des mégots dans l’objectif d’éviter que le tabagisme soit considéré par l’opinion comme un enjeu environnemental en plus d’un problème de santé publique, et d’éviter ainsi une jonction entre les groupes environnementaux et les acteurs de santé.

Eviter les réglementations contraignantes

Dans les années 90 se multiplient les réglementations visant à lutter contre la pollution associée aux déchets, laissant craindre à l’industrie du tabac que ses produits pourraient faire l’objet d’un plus fort encadrement. Les documents internes de Philip Morris montrent que le fabricant a simultanément cherché à éviter une réglementation pouvant se traduire par la mise en place de taxes environnementales, une réglementation relative à la dégradabilité des cigarettes, ou encore de l’instauration d’espaces non-fumeurs, comme dans les parcs ou sur les plages, afin d’éviter la multiplication des déchets dans des zones naturelles.

Externaliser les coûts environnementaux

L’industrie du tabac a également cherché à s’emparer de la question des mégots afin d’éviter la mise en place de la responsabilité élargie des producteurs, suivant le principe du pollueur-payeur. En tant que fabricant, l’industrie du tabac est la première responsable de la multiplication des déchets, initialement issus de ses usines. Pourtant, selon les documents interne de l’industrie, cette dernière estime que « la responsabilité de la bonne élimination incombe à l’utilisateur du produit », plaçant ainsi la responsabilité des déchets sur le seul consommateur. Par ce renversement de responsabilité, l’industrie du tabac cherche ainsi à éviter un transfert du coût de la gestion des mégots des collectivités aux fabricants.

3. Les cendriers de poche, une solution partielle et contreproductive

Un vecteur de promotion et de maintien de l’épidémie tabagique

Si elle n’est pas la seule, une des propositions portées par l’industrie du tabac pour faire face à l’enjeu des mégots consiste à distribuer gratuitement des cendriers de poche (jetables) depuis le début des années 90. Pour appuyer ces initiatives, des groupes environnementaux, parrainés par l’industrie, ont affirmé que ces cendriers de poche participaient à la réduction de la présence de mégots dans l’espace public. Toutefois, comme plusieurs articles scientifiques le soulignent, aucune étude ne vient corroborer une telle affirmation[10]. Au contraire, les études publiées sur le sujet montrent que la distribution de cendriers de poche par l’industrie du tabac est problématique à plusieurs niveaux.

Un vecteur de normalisation et de valorisation de l’acte tabagique

D’abord, elle permet de revaloriser l’acte de consommation tabagique pour le fumeur, en confortant ce dernier que celui-ci peut continuer sa consommation, tout en véhiculant l’illusion de rester en adéquation avec d’éventuelles considérations écologiques. Le fabricant RJ Reynolds s’est associé à partir de 1993 aux Etats-Unis à une campagne intitulée Keep American Beautiful (KAB), s’étant concrétisée par la distribution de plus d’un million de cendriers de poche, ces nouveaux dispositifs cherchaient à « réduire une partie de la culpabilité associée au tabagisme » pouvant être ressentie par les fumeurs. De la même manière, en permettant d’associer tabagisme et souci de l’environnement, les cendriers de poche ont pour objectif de rétablir une image sociale positive du tabagisme, y compris auprès des non-fumeurs. En revalorisant l’acte de fumer, les cendriers de poches permettent ainsi de maintenir la consommation tabagique, allant ainsi à l’encontre des objectifs environnementaux de réduction des déchets toxiques.

Un facteur incitatif et facilitateur pour la consommation tabagique

Par ces cendriers de poche, le fumeur est d’autant plus dissuadé de diminuer ou de stopper son tabagisme que ce nouvel outil lui permet une consommation nomade. De ce fait, le cendrier de poche peut être perçu comme un facteur incitatif, notamment dans des zones ou l’acte de fumer aurait paru moins naturel, comme dans les zones protégées, voire non-fumeuses. En juillet 2022, la Confédération des buralistes a communiqué son soutien aux pompiers de France pendant les périodes d’incendies de forêt liés aux canicules par la distribution de 100 000 cendriers de poche[11], consacrant ainsi la consommation tabagique comme une norme, alors que celle-ci est rigoureusement interdite dans les zones forestières, précisément en raison du risque aggravé d’incendies qu’elle comporte.

Un outil pour une stratégie d’image de responsabilité sociale

Enfin, les cendriers de poche ont également été mobilisés par l’industrie du tabac comme un outil de valorisation de sa propre activité. D’abord, les premiers cendriers de poche, aux couleurs et logos des marques des fabricants, constituaient un support promotionnel direct. Si ces opérations publicitaires sont désormais interdites, notamment en France, les cendriers de poche, y compris lorsqu’ils sont débarrassés de toute référence à une marque tabagique, visent à améliorer l’image des fabricants auprès des consommateurs et des décideurs publics. Ainsi, alors que les fabricants ont une responsabilité majeure dans la pollution par les mégots, les cendriers de poche permettent de les établir comme des entreprises responsables, soucieuses de la préservation de l’environnement.

Cette stratégie s’inscrit par ailleurs dans une tentative plus générale de l’industrie du tabac d’auto-réhabilitation, à la suite des scandales sanitaires qui ont durablement écorné son image auprès des responsables politiques. En cherchant à faire valoir sa responsabilité sociale, l’industrie a un objectif de valoriser une relation partenariale avec les pouvoirs publics, et de maximiser ainsi son influence dans l’élaboration des politiques publiques, en totale opposition l’une des dispositions du traité de l’OMS, la Convention-cadre pour la lutte antitabac, en son article 5.3.

La question de la production des déchets éludée par les fabricants

Le cendrier de poche ne permet pas de résoudre le problème des mégots, qui, en raison de leur toxicité, ne sont pas des déchets recyclables. Par ailleurs, la distribution de ces cendriers, généralement composés en plastique, peuvent même constituer un problème supplémentaire, dans la mesure où ceux-ci peuvent également être jetés dans la nature. Comme mentionné plus haut, les solutions proposées par l’industrie du tabac visent d’abord à éluder la responsabilité des fabricants en matière de pollution environnementale. Or, comme le souligne la littérature scientifique, le moyen le plus efficace de réduire le nombre de mégots dans l’espace public est de réduire la consommation tabagique. Cette affirmation fait par ailleurs écho à l’esprit de la directive européenne sur les plastiques à usage unique (SUP) de 2019, mais également à la transposition de cette dernière en France (loi AGEC), qui s’inscrivent toutes deux dans un objectif de prévention de la production de déchets, répondant à l’impératif suivant : « le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas ».

Mots-clés : Alcome, cendriers jetables, cendriers portables, RSE, marketing, environnement, mégots, pollution, écologie

Crédit photo : Actu.fr

©Génération Sans Tabac

FT


[1] Alcome, page d’accueil, (consulté le 21/07/2022)

[2] Chapman S, Butt clean up campaigns: wolves in sheep’s clothing?, Tobacco Control 2006;15:273.

[3] Slaughter E, Gersberg RM, Watanabe K, et al, Toxicity of cigarette butts, and their chemical components, to marine and freshwater fish, Tobacco Control 2011;20:i25-i29.

[4] Ministère de la transition écologique, Fumer tue, jeter un mégot pollue, 03/2020, (consulté le 21/07/2022)

[5] Kenkel D, Chen L. Consumer information and tobacco use. In: Jha P, Chaloupka FJ, eds. Tobacco control in developing countries. Oxford: Oxford University Press, 1999:177–214.

[6] Evans-Reeves K, Lauber K, Hiscock R, The ‘filter fraud’ persists: the tobacco industry is still using filters to suggest lower health risks while destroying the environment, Tobacco Control Published Online First: 26 April 2021. doi: 10.1136/tobaccocontrol-2020-056245

[7] Min-Ae Song, Neal L Benowitz, Micah Berman, Theodore M Brasky, K Michael Cummings, Dorothy K Hatsukami, Catalin Marian, Richard O’Connor, Vaughan W Rees, Casper Woroszylo, Peter G Shields, Cigarette Filter Ventilation and its Relationship to Increasing Rates of Lung Adenocarcinoma, JNCI: Journal of the National Cancer Institute, Volume 109, Issue 12, December 2017, djx075, https://doi.org/10.1093/jnci/djx075

[8] OMS, Journée mondiale sans tabac 2022, (consulté le 21/07/2022)

[9] Smith EA, McDaniel PA, Covering their butts: responses to the cigarette litter problem, Tobacco Control 2011;20:100-106.

[10] Smith EA, Novotny TE, Whose butt is it? tobacco industry research about smokers and cigarette butt waste, Tobacco Control 2011;20:i2-i9.

[11] Dis-leur, Les objets d’été : le cendrier de poche contre le fléau des mégots, 14/07/2022, (consulté le 21/07/2022)

Source: Générations Sans Tabac

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