Afrique : deux cigarettiers trainés en justice pour esclavage moderne

British American Tobacco (BAT) et Imperial Brands sont accusées par des agriculteurs malawites de travail forcé, d’esclavage moderne, et d’avoir bénéficié du travail d’enfants dans les cultures de tabac, au mépris des réglementations nationales et internationales. Les deux compagnies ne sont pas parvenues à convaincre la Cour Suprême du Royaume-Uni de rejeter ces allégations[1].

Cette affaire judiciaire fait suite à une enquête du Guardian publiée en 2018, qui prouvait la présence d’enfants malawites dans les champs de tabac. Le journal montrait les conditions particulièrement difficiles dans lesquelles les feuilles de tabac étaient produites. Selon l’enquête, des familles du sud du Malawi sont exploitées au nord du pays, dans les régions productrices. La main d’œuvre est notamment tenue de construire elle-même ses propres habitations avec des matériaux de fortune, et de travailler sept jours sur sept, ne recevant quotidiennement qu’une faible portion de maïs. N’étant payée qu’à la fin de la récolte, la main d’œuvre est contrainte de contracter des dettes pour survivre. Le coût de la fourniture du matériel pour la culture du tabac, ajouté au poids des dettes, sont ensuite déduits de la paie à l’issue de la récolte. La culture de tabac étant peu rémunératrice, et demandant une très forte quantité de travail, les familles travaillant dans les exploitations de tabac sont amenées à faire travailler l’ensemble de la famille, enfants compris, souvent dans des conditions sanitaires dégradées.

Des pratiques d’ esclavage moderne et de travail forcé

Pour les avocats de ces familles, cette situation entre en résonnance avec la définition de travail forcé, de travail obligatoire illégal, et de celle d’exploitation, selon la propre réglementation en vigueur au Malawi. Par ailleurs, les avocats soulignent que ces pratiques enfreignent la loi britannique relative à l’esclavage moderne, ainsi que la Convention européenne des droits de l’Homme. Enfin, cette situation relève du travail forcé, selon la définition établie par l’Organisation internationale du travail. Pour eux, les deux compagnies de tabac accusées se sont ainsi injustement enrichies. Le travail des enfants dans les cultures du tabac est un fait largement documenté. Dans une publication, l’organisme STOP soulignait qu’environ 1,3 million d’enfants travaillent dans la production de tabac, désignée comme l’une des « pires formes de travail des enfants », en raison du caractère particulièrement laborieux et dangereux d’une telle activité[2].

Pour le juge, la défense des compagnies de tabac est « mal conçue »

Si l’affaire est encore en cours, la Cour Suprême du Royaume-Uni a refusé la demande des deux compagnies de classer la plainte des familles d’agriculteurs. BAT et Imperial Brands ont avancé l’argument selon lequel les familles malawites n’étaient pas en capacité de fournir la preuve que le tabac cultivé par cette main d’œuvre se retrouvait dans leurs propres cigarettes. Les entreprises ont affirmé qu’elles étaient en capacité de retracer leur tabac depuis leur zone de production. Toutefois, quand les avocats des familles ont sollicité à plusieurs reprises les cigarettiers pour obtenir la preuve qu’ils n’avaient pas acheté de tabac issu de plantations mobilisant le travail d’enfants, aucun document ne leur a été fourni.

Une accusation sérieuse pour les fabricants de tabac

Si ces accusations étaient avérées, elles pourraient se révéler très problématiques pour les deux fabricants de tabac. Ces pratiques mettraient en péril l’ensemble du discours tenu par l’industrie du tabac, visant à se présenter comme une entreprise sociale et responsable. Pour les compagnies de tabac, cette stratégie de relations publiques est fondamentale. En effet, elle permet d’abord d’améliorer leur image fortement dégradée auprès des consommateurs. Ensuite, elle vise également à promouvoir une relation partenariale avec les pouvoirs publics, et ainsi accroître leur influence dans le processus de décision et de réglementation. Enfin, le discours de responsabilité tenu par les cigarettiers revêt un enjeu économique central, puisqu’un nombre grandissant d’investisseurs conditionnent leur participation au capital d’entreprises au respect de critères en matière de droits humains, d’environnement ou de développement durable.

Source: Génération Sans Tabac

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